Lettre à un ·e élève de lycée professionnel

Alors que le gouvernement prévoit une réforme de la voie professionnelle des lycées dans un objectif politique de déqualification et de marginalisation des classes populaires, nous publions cette lettre de Matthieu Brabant, militant d’Ensemble ! 34 et professeur en lycée professionnel à Montpellier.

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Cher·e élève de lycée professionnel,

je viens vers toi pour m’excuser.

Cela fait plus de 20 ans que je lutte avec toi mais nous sommes en train de perdre cette lutte.

Je m’excuse car si mon métier est en train de perdre de son sens, si mon travail se dégrade de jours en jours, c’est surtout de toi dont il s’agit. Il s’agit de ton avenir, il s’agit de ta vie, il s’agit de ton émancipation réelle.

A force, on se connaît bien. Toi et moi sommes depuis le début aux marges de l’école. Les vrai·es professeur·es de mathématiques me voient au mieux comme un fou sympathique qui perd son temps, au pire comme un éducateur se faisant passer pour un professeur. D’ailleurs, je n’ai pas passé le même concours que les vrai·es professeur·es. Les vrai·es lycéen·nes te voient comme celle ou celui qui ne sert à rien à part perturber les cours. Et je ne parle même pas de tes vrai·es professeur·es. Le président de la République lui-même a du mal à te qualifier comme un·e lycéen·ne lorsqu’il annonce que les 2/3 des lycéen·nes des lycées professionnels sont des décrocheuses et décrocheurs. Bref 418.000 décrocheuses et décrocheurs. D’ailleurs, il ne s’agit même pas de les raccrocher puisque ce sera désormais à l’entreprise de s’occuper d’elles et eux.

Le président de la République t’invite à quitter l’école sans protester.

Et puis, comme je ne suis pas vraiment fortiche en mathématiques, comme je n’ai pas passé le bon concours, j’ai du mal à trouver ces décrocheuses et décrocheurs dans les données publiées par l’Éducation nationale. Prenons l’exemple du cursus du baccalauréat professionnel : 173.000 élèves en seconde bac pro, 174.000 en première baccalauréat professionnel et 163.000 en terminale baccalauréat professionnel. Je ne vois pas cette perte immense annoncée.

Et puis, 82 % de réussite pour celles et ceux qui passent le baccalauréat professionnel.

Mais peut-être, le baccalauréat professionnel n’est-il pas un vrai baccalauréat ? Peut-être qu’être en baccalauréat professionnel signifie être par nature une décrocheuse ou un décrocheur.

Tout s’explique. C’est tanature.

Désormais tu seras recruté·e, j’insiste sur le verbe que j’utilise, désormais tu seras recruté·e dès l’âge de 12 ans.

Car, au fond, on te qualifie de décrocheuse ou décrocheur, mais ce n’est que par politesse.

En réalité tu es par nature inapte pour l’école. Autant t’en débarrasser très vite, autant se débarrasser très vite de toi. En réalité, tu es un enfant pauvre, merci de ne pas gêner les vrais enfants.

Cher·e élève de lycée professionnel, je viens vers toi pour m’excuser.

Cela fait plus de 20 ans que nous luttons ensemble mais nous sommes en train de perdre cette lutte car j’ai cru que nous serions assez fort·es, nous les professeur·es militant·es de l’émancipation, pour nous opposer à ce retour à l’école instituée du tri social.

J’ai besoin de toi. Je vais lutter, je te le promets, par tous les moyens possibles, mais j’ai besoin de toi. J’ai besoin que tu te soulèves, qu’ensemble nous soulevions ce monde qui ne veut de nous que dans les marges et au service de quelques un·es.

La Lettre à une enseignante des enfants de Barbarian commence ainsi :

«  Chère Madame,

Vous ne vous rappellerez même pas mon nom. Il est vrai que vous en avez tant recalés. Moi, par contre, j’ai souvent repensé à vous, à vos collègues, à cette institution que vous appelez l’« école », et à tous les jeunes que vous « rejetez ». Vous nous rejetez dans les champs et à l’usine, puis vous nous oubliez.

Il y a deux ans, en première année de l’École normale, vous m’intimidiez. Du reste, la timidité m’a suivi toute la vie. Gamin, je ne levais pas les yeux de terre. Je frôlais les murs pour qu’on ne me voie pas. J’ai d’abord pensé que c’était une maladie que j’avais, ou que peut-être ça tenait de ma famille. Il faut dire que ma mère est de ces femmes qu’intimide un formulaire de télégramme. Mon père observe, écoute, mais sans parler. Plus tard, j’ai cru que la timidité était un mal des montagnards. Les paysans de la plaine m’avaient l’air sûrs d’eux. Les ouvriers, n’en parlons pas. Mais je me suis aperçu que les ouvriers laissent aux fils à papa tous les postes de commande dans les partis et tous les sièges au parlement. C’est donc qu’ils sont comme nous. Et que la timidité des pauvres est un mystère qui remonte à loin. »

Cette timidité, c’est le signe d’une domination dont nous sommes les victimes.

Cher·e élève de lycée professionnel, ne soit plus timide.

Matthieu BRABANT

professeur de mathématiques et de sciences

en lycée professionnel

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Ensemble 34
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