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Agriculteurs, une crise suspendue ?

Du 16 janvier au 3 février 2024, de Carbonne (Haute-Garonne) au ministère de l’Agriculture à Paris, en passant par le Lot-et-Garonne, les agriculteurs ont, en deux semaines, accaparé l’attention des médias et bousculé les pouvoirs publics. Début février, un bilan provisoire peut être tiré.

À un an des élections aux chambres départementales d’agriculture, le paysage syndical a-t-il été affecté par cette « colère » ? Parti de la base, le mouvement semblait, dans un premier temps, prouver l’érosion de la représentativité de la FNSEA, majoritaire aux élections de 2019 mais confrontée à un fort recul de la participation. La dynamique de la Coordination rurale, qui a chevauché cette colère et l’a portée un moment, paraissait se poursuivre. Quant à la Confédération paysanne qui a tardé à se mobiliser sur le plan national, elle est apparue relativement isolée quand elle a tenté de contester le pouvoir économique des industriels et de la grande distribution. Rapidement cependant, grâce à sa puissance, à ses relais et du fait de la place privilégiée accordée par le gouvernement, la FNSEA, est parvenue à canaliser le mouvement et à imposer le cadrage des revendications : refus des normes, défense des pesticides et opposition aux mesures environnementales. Profitera-t-elle de ces mesures dans les mois à venir si le revenu de ceux qui ont des difficultés ne s’améliore pas ? La Coordination rurale rentrera-t-elle dans le rang et se contentera-t-elle du rôle d’aiguillon protestataire et pittoresque de la FNSEA que lui assignent les médias ? La Confédération paysanne parviendra-telle à convaincre le(s) monde(s) agricole(s) qu’il est possible d’allier protection de l’environnement et défense du revenu ?

Les annonces gouvernementales sont diverses. Des mesures d’urgence significatives ont été promises en faveur des éleveurs et des vignerons qui sont autant d’acquis pour ces professions. Des promesses de contrôle de la grande distribution ont été faites et le traité Mercosur ne devrait pas être signé « l‘en l’état ». Mais, comme l’affirmait un homme politique du siècle dernier, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Enfin, la FNSEA a confirmé son hostilité aux mesures de protection de l’environnement et le gouvernement a entériné un tournant anti-écologique amorcé depuis quelque temps avec le refus d’aller vers une diminution du recours aux pesticides. Tous deux font fi du recul de la biodiversité et des graves problèmes de santé d’un nombre croissant de producteurs liés à l’utilisation de ces produits. Ils veulent ainsi donner le sentiment que les difficultés du monde agricole se soigneront à coups de produits phyto-sanitaires et grâce à la suppression des normes environnementales et administratives.

Et si ce mouvement n’était qu’une étape ? En effet, ce qui est frappant au lendemain des annonces gouvernementales, c’est que nombre de problèmes majeurs demeurent. En premier lieu, la question du revenu n’est pas résolue. Dans une profession, très diverse, mais où près de 20% des agriculteurs ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté, les profits de la grande distribution, des industriels de l’agro-alimentaire (et des firmes de l’agro-chimie) devraient faire resurgir la nécessité pour les paysans de ne pas vendre en dessous de leur coût de revient. De plus, question primordiale pour l’avenir, le défi de l’installation des jeunes n’a été qu’effleuré et rien n’a été pensé pour ceux qui ne sont pas issus de familles agricoles. Par ailleurs, le modèle d’agriculture demeure inchangé alors que sa contre-productivité économique, sociale, environnementale et sanitaire est largement documentée. Enfin, le changement climatique, dans les Pyrénées-Orientales et ailleurs, va imposer des changements majeurs qu’il faudrait anticiper et accompagner plutôt que nier.

Autant de raisons qui risquent d’embraser à nouveau les campagnes.

Jean-Philippe Martin, historien, auteur de Des paysans écologistes. Politique agricole, environnement et société depuis les années 1960, (Champ Vallon, 2023).

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