Maternité de Ganges en danger : rencontre avec une infirmière de Sumène

Maternité de Ganges en danger ; nous avons rencontré Betty Causse Idel, infirmière à Sumène, membre du collectif pour le maintien de la maternité de Ganges


Commençons par la maternité de Ganges.
Pouvez-vous nous décrire un peu la situation ?

Effectivement, la maternité de Ganges est en danger, car si on ne trouve pas deux gynécologues obstétriciens titulaires, le service sera dans l’obligation de fermer pour une durée temporaire ou/et, par la suite, définitive.

Ce besoin vient, d’une part qu’un premier gynécologue obstétricien va partir à la retraite, il arrête l’obstétrique mais va conserver les consultations en gynécologie; et d’autre part, la récente démission d’une gynécologue qui assurait, elle aussi, les accouchements et les interventions en bloc obstétrical.

Autrement dit, il n’ y aura plus, fin décembre, de gynécologue obstétricien pouvant assurer les accouchements à la maternité de Ganges.

Cela fait 2 ou 3 ans que la situation est tendue vis-à-vis du recrutement des gynécologues obstétriciens : des arrivées de nouveaux médecins, des départs et démissions se succèdent. Les causes sont multiples – d’ordre privé mais aussi liées à la volonté de certains médecins de devenir salariés, dans la recherche de sécurité professionnelle. Car ce que beaucoup de personnes ignorent, c’est que la spécialité de gynécologie-obstétrique souffre et manque cruellement de reconnaissance !

Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, il ne devrait y avoir plus noble ni plus reconnu, que d’accompagner, aider, soulager, protéger les femmes et les couples dans leur désir d’enfant et dans ce moment si merveilleux qu’est donner la vie.

Les médecins qui ont le courage d’exercer cette spécialité sont confrontés à des difficultés grandissantes, leurs conditions de travail sont très difficiles : rappelés très régulièrement pendant leur garde, car un accouchement ne se décale pas ou ne peut se re-programmer, ils ne dorment pas ou ne peuvent se reposer normalement. Mais il n’y a pas que des accouchements, il faut également assurer ses visites, son programme opératoire, ses consultations au cabinet et ou en service… Entre tout cela, vous pouvez encore être rappelé pour gérer une urgence; exemple : une grossesse extra-utérine où le pronostic vital de la patiente est engagé…

De plus, face à la montée en puissance des plaintes et procès à l’encontre des médecins et professionnels de santé, les gynécologues obstétriciens sont la spécialité médicale la plus touchée…

Pour reprendre les propos d’une sage-femme libérale «  tout bon gynécologue qui se respecte a au moins une plainte de patiente à son actif . »

Pour éviter et limiter les poursuites pénales ou une éventuelle radiation, ils doivent payer des assurances à un prix astronomique… Ceci a une grave répercussion dans le choix des étudiant.es à la faculté de médecine : cette spécialité est de moins en moins choisie à cause des conditions d’exercice décrites ci dessus. Trop souvent, les meilleurs étudiant.es choisissent chirurgie esthétique…

Est-ce que vous pouvez nous décrire le territoire, la zone géographique où cette maternité se trouve ?

Cette maternité assure la sécurité et l’accès aux soins pour toutes les femmes habitant au-dessus du pays vigannais jusqu’à Dourbie, le Vigan, Sumène, Saint-Martial, Saint-Roman-de-Codières, Ganges et ses alentours, Saint-Hippolyte-du-Fort jusqu’à Quissac.

Cela concerne des milliers de femmes, qui seront bientôt privées d’un service pouvant leur assurer 

des soins et un suivi périnatal, un service labellisé « maternitys » reflétant l’engagement des professionnels de santé travaillant à la maternité dans leurs pratiques professionnelles humanistes, à protéger et accompagner au mieux les mères et nouveaux-nés.

Mais c’est également un service public de la contraception et du droit à l’avortement : la maternité de la Clinique Saint Louis a réalisé l’année dernière environ 300 IVG (interruption volontaire de grossesse) médicamenteuses, un peu plus que le nombre d’accouchements.

Toutes ces femmes seront dans l’obligation de se diriger vers les CHU les plus proches : Montpellier, Nîmes Millau pour certaines.

Après la fracture numérique, la fracture géographique ! Car ces structures se situent à plus d’une heure de leur domicile…

Je rappelle que, dans la constitution française, l’accès aux services d’urgence (ce qui est le cas lorsqu’on accouche) doit être à 30 minutes de son domicile, ce qui permet, en théorie, aux Français, aux Françaises d’être protégés.

L’État pourrait ainsi être mis en procédure pour non-respect de la constitution et mise en danger de la population.

On voit que cette question de la maternité de Ganges met, une nouvelle fois en lumière, la question de la désertification médicale. Pouvez-vous nous donner votre point de vue sur ce sujet ?

La situation sur notre territoire, notre bassin de vie, est officiellement la suivante : nous ne sommes pas officiellement en désert médical, selon nos instances institutionnelles, au regard du nombre de professionnels. Apparemment, nous sommes même en territoire sur-doté ! Je vous invite à vous renseigner sur les cartes éditées par l’ARS ou la Sécurité sociale…

Pourtant sur le terrain, il en est autrement : 

Commençons par la médecine de ville, le nombres de médecins traitants a doublé. Seulement, les pratiques professionnelles ont considérablement évolué : les médecins traitants ne travaillent pas les week-end ni les jours fériés et prennent un jour de repos supplémentaire dans leur semaine de travail. La difficulté grandit donc pour les usagers de trouver un rdv médical proche !

Ils s’organisent désormais en s’ associant pour partager un secrétariat et les charges lourdes incombant à leur cabinet.

Ils ne font aucune garde dans certains bassin de vie, ce qui oblige les patients à consulter les services des urgences. Cela a pour conséquence la surcharge de ces services en consultation au motif de médecine – ou souvent appelé « bobologie »- , c’est-à-dire qui ne sont pas de réelles urgences médicales engageant un pronostic vital.

Dans certaines communes comme Sumène, il n’y a plus de médecin traitant depuis 3 ans alors que d’autres communes bénéficient d’au moins 2 médecins traitants voir plus…

Cela n’est en aucun cas de la responsabilité des médecins, ni de leur mauvaise volonté, ni de leur intérêt à en faire le moins possible. C’est la conséquence nocive et toxique de la charge administrative démentielle. En effet, les médecins sont pris à la gorge et en épuisement face à cette charge colossale, cela concerne également tous les professionnels de santé.

Nous passons plus de temps à remplir des formulaires et à justifier notre exercice et notre activité professionnelle – informatisée ou non – qu’à soigner les patients.

C’est pour cela qu’ils se regroupent, s’organisent à plusieurs, embauchent du personnel administratif, prennent des jours de repos pour essayer de tenir ou de diminuer leurs impôts et charges…Car la médecine de ville est aussi soumise à la logique comptable.

Là aussi, la population n’en est pas informée. Et l’on observe une augmentation des tensions et de conflits vis-à-vis des professionnels de santé libéraux. Des cas de violences, d’agressions verbales ou physiques sont régulièrement médiatisés.

Pour les autres services de santé, nous sommes encore bien lotis : centre d’ophtalmologie,chirurgiens divers, ortho, viscéraliste, gatroentérologue, urologue, endocrinologue…Mais les délais d’attente des rdv s’allongent de plus en plus…car les besoins en matière de suivi et de soins.sont conséquents.

En clair, le nombre de médecins est insuffisant face au nombre de patients.

C’est une situation qui ne touche pas que Ganges, non ?

Sur l’ensemble du territoire national, c’est désormais un médecin sur deux qui part ou va partir à la retraite d’ici deux ans et qui ne sera pas remplacé et cela, toutes spécialités confondues.

Il est vrai que le gouvernement à ré-ouvert le nombres de places (augmentation du fameux numerus-clausus) mais cela reste encore insuffisant. Cette pénurie crée des tensions, du mal-être au travail, on le voit malheureusement avec le taux de suicide des internes : un suicide tous les 18 jours en moyenne.

Si l’on rajoute à cela les démissions, les départs à la retraite anticipée, les reconversions professionnelles et la fuite pour certains à l’étranger… cette situation est catastrophique.

Elle met réellement la population en danger et c’est le fruit de la politique libérale depuis une vingtaine d’années.

C’est à dire ?

Cette politique libérale s’est nettement accélérée en 2008 avec la loi de Mme Roselyne Bachelot et l’instauration de la TA2A (la tarification à l’activité) qui oblige pleinement hôpital à rentrer dans une logique comptable de rentabilité.

Nul ne peut aujourd’hui contester l’état dramatique de nos hôpitaux et la souffrance immense que les professionnels de santé ressentent au quotidien.

Cette logique libérale conduit progressivement à ne voir que la compta au détriment de l’humain : nous parlons de conditions de travail dégradées provoquant des pratiques professionnelles déshumanisantes, aboutissant à la maltraitante institutionnelle.

Avec ceux qui arrivent encore à se battre, nous dénonçons de plus en plus ce qui se passe pour en informer la population, autrement dit les patients, car ne sommes plus en capacité d’assurer leur sécurité et de prodiguer des soins de qualité. Les langues se délient et nous arrivons à la fin de l’omerta du milieu médical.

Nous rejoignons des collectifs, des syndicats, interpellons nos élu.es, les témoignages se multiplient.

Malheureusement, la population est dans l’immobilisme ou le déni. L’étape de la prise de conscience est longue et douloureuse… Mais l’état de grâce ressenti par tous que notre système de santé était l’un des meilleur au monde est désormais révolu!

La technologie peut être une solution mais la machine ne remplace pas l’humain…

La téléconsultation et l’intelligence artificielle sont des solutions mais elles ne peuvent pas remplacer une auscultation sur le patient, en vue d’affirmer ou affiner un diagnostic…

Nous serons de toute façon obligés de les utiliser, vu les faits ci-dessus…

Plus de matériels que de moyens humains : c’est désolant !

Comment, selon vous, peut-on essayer de trouver des solutions en vue de reconstruire notre système de santé, car comme vous le dites, il y a urgence ?

Plusieurs pistes sont à mettre en débat :

  • redonner du respect et de la confiance envers les professionnels de santé, en finir avec la charge administrative.
  • proposer largement le salariat : car c’est la Sécurité sociale encore aux trois quart qui nous rémunère, donc c’est possible.
  • protéger davantage juridiquement les personnels soignants.
  • imposer à tous les établissements à un ratio nombre de professionnels/nombre de patients ( 1 soignant pour 8 à 10 patients)
  • revaloriser les rémunérations, notamment des infirmiers, des aides-soignant.es…
  • intégrer des professionnel.les de santé en tant que consultant.es dans les instances institutionnelles
  • obliger les collectivités territoriales de financer des politiques de santé pour lutter contre la désertification médicale
DITES NON À LA FERMETURE DE LA MATERNITÉ DE GANGES :
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Gauche écosocialiste 34