La transition écologique exige une réduction massive des émissions de CO₂. Mais si nous ne changeons pas notre rapport à l’extraction des ressources, nous risquons de remplacer une destruction par une autre. Le cas du lithium en France illustre cette urgence à bifurquer de manière écosocialiste. Changer de technologie sans changer notre modèle économique, c’est courir droit vers un capitalisme vert tout aussi destructeur.
1. Le permis de prospection de lithium à Lodève
Depuis octobre 20231, la société norvégienne Transition Elements AS a déposé une demande de permis exclusif de recherches pour explorer un gisement de lithium autour de Lodève, dans l’Hérault. Le projet couvre 218 km² et concerne 22 communes2 :
Bédarieux, Carlenças-et-Levas , La Tour-sur-Orb, Pezènes-les-Mines, Cabrières, Celles, Clermont-l’Hérault, Lacoste, Liausson, Mourèze, Salasc, Valmascle, Le Bosc, Le Puech, Lodève, Olmet-et-Villecun, Saint-Jean-de-la-Blaquière, Brenas, Lavalette, Mérifons, Octon et Lunas-Les-Châteaux (fusion de Lunas et de Dio-et-Valquières).
Le projet vise une extraction minière classique (à ciel ouvert ou souterraine) à partir de roches dures (granites, pegmatites), suivie d’un traitement physico-chimique du minerai (broyage, flottation, calcination).
2. D’autres projets en France : quelles techniques, quels impacts ?
Si l’on compare les différentes technologies disponibles, le constat est clair : l’exploitation minière classique du lithium repose sur l’extraction de roches solides riches en lithium, comme les micas lithinifères exploités dans le projet EMILI à Échassières, dans l’Allier. Ce type d’exploitation est extrêmement gourmand en ressources naturelles : il nécessite de vastes surfaces d’aménagement, consomme des volumes d’eau colossaux – même avec des systèmes de recyclage partiel – et entraîne d’importantes émissions de CO₂ liées au traitement des minerais. L’impact sur les écosystèmes, les nappes phréatiques et la biodiversité est majeur.
À l’inverse, lorsque le lithium est contenu dans des saumures liquides, d’autres techniques d’extraction peuvent être mises en œuvre. L’extraction à partir de saumures géothermales, comme pratiquée en Alsace, présente des avantages environnementaux écrasants : consommation d’eau très faible grâce à la réinjection, émissions de CO₂ très réduites voire nulles, occupation au sol minimale et absence de traitement chimique lourd.
C’est cette voie, si tout cela se confirme, qu’il faut favoriser si nous voulons produire du lithium sans retomber dans l’extractivisme destructeur que nous devons justement quitter.
| Projet | Technique | Besoin en eau | Énergie | Surface | Traitement chimique | Production annuelle |
|---|---|---|---|---|---|---|
| EMILI (Allier – Imerys) | Mine souterraine, broyage | 1,2 million m³/an (90% recyclé) | Élevée | 30 ha | Oui (calcination) | 34 000 tonnes LiOH |
| AGeLi (Alsace – Eramet) | Extraction de saumure (DLE) | Très faible (réinjection) | Faible | Très réduit | Non (extraction sélective) | 10 000 tonnes Li₂CO₃ |
| Zero Carbon Lithium (Alsace – Vulcan) | Extraction de saumure + énergie géothermique | Très faible | Faible (zéro émission visée) | Très réduit | Non | Suffisant pour 500 000 à 1 million de véhicules |
3. L’électrification automobile : un gouffre à lithium
La France compte aujourd’hui environ 30 millions de voitures particulières. Si nous voulions convertir l’intégralité de ce parc à l’électrique, chaque véhicule nécessiterait une batterie d’une capacité moyenne de 60 kWh. Or, pour fabriquer une batterie de cette taille en technologie lithium-ion, il faut environ 0,7 kg de lithium métal par kWh stocké.
En multipliant, cela représente un besoin total de 1,26 million de tonnes de lithium métal uniquement pour électrifier le parc existant.
Face à cette demande, la capacité de production française de lithium, même en tenant compte des projets en développement (Allier, Alsace…), atteindrait au mieux 11 000 tonnes de lithium par an. Autrement dit, il faudrait plus de 100 ans pour produire en France le lithium nécessaire à la seule électrification du parc automobile actuel.
Même si l’on triplait immédiatement la production (ce qui est hautement hypothétique), il faudrait encore plus de 30 ans pour couvrir ce besoin. Et tout cela, sans tenir compte de la croissance de la demande pour d’autres usages (stockage stationnaire, camions, vélos, etc.).
L’ouverture de mines supplémentaires comme celle envisagée dans le Lodévois, malgré leurs impacts écologiques considérables, ne changerait donc pas cet ordre de grandeur. Le projet de Lodève, en admettant une production similaire aux plus gros projets en France, ne permettrait de couvrir qu’une toute petite fraction du besoin, et au prix d’une lourde atteinte à l’environnement local.
Il est donc crucial d’aborder la transition autrement : en combinant sobriété, technologies alternatives et relocalisation des productions, plutôt que de persévérer dans l’illusion d’une électrification massive fondée sur l’exploitation intensive du lithium.
4. Un pas vers une solution : développer le sodium-ion
Face aux limites physiques et écologiques du lithium, d’autres technologies de batteries commencent à émerger, notamment les batteries sodium-ion. Ces batteries utilisent du sodium, un élément très abondant sur Terre, notamment dans le sel marin. Leur production ne repose donc pas sur des matières premières rares ou géopolitiquement sensibles.
Le principal avantage des batteries sodium-ion réside dans leur moindre coût, leur plus grande durabilité face aux cycles de charge, et leur impact environnemental réduit. En contrepartie, elles offrent une densité énergétique légèrement inférieure aux batteries lithium-ion. Cela signifie qu’elles stockent un peu moins d’énergie pour un poids donné, ce qui limite leur usage pour les longues autonomies.
Cependant, cette caractéristique est parfaitement adaptée pour l’alimentation de vélos électriques, scooters, quadricycles légers, petites citadines urbaines et petits utilitaires destinés aux trajets courts (moins de 150 km par jour).
La France produit chaque année environ 8 millions de tonnes de sel. Le besoin en sodium pour équiper 20 millions de petits véhicules serait donc très faible en proportion de cette production nationale, ne représentant qu’une infime fraction.
Ainsi, développer massivement le sodium-ion pour les véhicules légers permettrait d’éviter une pression supplémentaire sur le lithium, de réduire l’empreinte environnementale du secteur automobile, et d’accélérer la transition écologique sans tomber dans une nouvelle logique d’extractivisme destructeur.
| Caractéristique | Batterie lithium-ion | Batterie sodium-ion |
| Ressources | Lithium rare | Sodium très abondant |
| Coût | Plus élevé | Moins cher |
| Densité énergétique | Plus haute (~ 150 à 300 Wh/kg) | Moins haute mais suffisante pour petits véhicules (~ 90 à 160 Wh/kg) |
| Impacts environnementaux | Extraction miniaire lourde | Extraction faible (sel marin) |
| Disponibilité industrielle | Mature | Prêt en 2025-2026 |
5. Réduire massivement le nombre de voitures
Développer les batteries sodium-ion est une avancée essentielle pour réduire la pression sur les ressources critiques. Toutefois, cette innovation technique ne saurait suffire sans un changement profond de notre modèle de mobilité.
Même avec des batteries moins polluantes, la fabrication, l’entretien et le recyclage de millions de véhicules individuels continueront à exercer une pression considérable sur les ressources naturelles, les territoires et l’énergie. La véritable bifurcation écologique impose donc une stratégie beaucoup plus ambitieuse : réduire massivement le nombre de voitures en circulation.
- Instaurer la gratuité des transports en commun pour toutes et tous dans les villes et agglomérations, ainsi que la gratuité des transports inter-agglomérations, inter-villages et inter-villes pour les déplacements domicile-travail et domicile-formation.
- Développer massivement les mobilités douces, en particulier les vélos, trottinettes, scooters électriques légers, alimentés par des batteries sodium-ion adaptées aux trajets courts.
- Réduire de façon radicale le parc automobile en soutenant la reconversion des usages et en adaptant l’urbanisme pour favoriser des modes de vie moins dépendants de la voiture individuelle.
Ces mesures combinées permettront non seulement de limiter les besoins en matériaux critiques, mais aussi de réduire les consommations d’énergie, les émissions de gaz à effet de serre, et de libérer l’espace urbain pour des usages collectifs et écologiques.
6. Adapter la stratégie aux territoires
La réduction du parc automobile et l’adoption de nouvelles technologies doivent être pensées en fonction de la diversité des territoires.
Dans les zones rurales et les zones périurbaines peu dotées en transports collectifs, la voiture individuelle reste aujourd’hui indispensable pour de nombreux ménages. Toutefois, une stratégie de bifurcation reste possible :
- Environ 16 à 18 millions de véhicules circulent dans ces territoires.
- Parmi eux, 70% pourraient être convertis à des véhicules équipés de batteries sodium-ion, sans perte d’usage significative.
- Cela représenterait un besoin résiduel d’environ 500 000 tonnes de lithium métal, soit une réduction massive de la pression sur les ressources par rapport au besoin initial.
Ainsi, en combinant sobriété, conversion technologique vers le sodium, et renforcement des transports collectifs dans les petites villes et villages, nous pouvons concilier justice sociale et bifurcation écologique.
7. Camions : le besoin d’une autre solution
L’électrification directe par batteries lithium-ion n’est pas adaptée pour les camions lourds :
- Les besoins énergétiques sont bien trop élevés.
- Le poids des batteries serait prohibitif.
Les solutions les plus pertinentes pour décarboner le transport de marchandises lourdes repose sur :
- Le développement des piles à combustible hydrogène, qui permettent une plus grande autonomie avec un poids embarqué raisonnable.
- Le report massif du fret vers le rail et le fluvial, comme le prévoit notamment le scénario Négawatt.
Ce double mouvement permettrait de réduire drastiquement les kilomètres parcourus par camion, de limiter les besoins en hydrogène, et d’améliorer l’efficacité globale des transports de marchandises.
8. Stockage énergétique : lithium ou alternatives ?
La transition énergétique impose aussi de développer des solutions de stockage d’électricité renouvelable. Là encore, il faut hiérarchiser l’usage des matériaux critiques :
- Le lithium-ion reste pertinent pour les besoins de stockage compact en milieu urbain dense, où la contrainte de volume est forte.
- Le sodium-ion ou l’hydrogène sont préférables pour le stockage massif nécessaire aux réseaux éoliens et solaires, où la densité volumique est moins critique mais le volume à stocker est immense.
Adopter cette stratégie permet de réserver les ressources critiques aux applications qui en ont réellement besoin, tout en soutenant une transition énergétique ambitieuse.
9. Retour critique sur le permis de Lodève
Le projet de mine de lithium dans le Lodévois incarne exactement ce qu’il faut éviter dans une bifurcation écologique :
- Une consommation massive d’eau dans une région méditerranéenne déjà soumise au stress hydrique.
- Des risques élevés de pollution des nappes phréatiques et des sols.
- Une artificialisation des sols et une destruction de paysages naturels emblématiques.
Tout cela pour une production qui, même à plein régime, ne changerait pas l’ordre de grandeur des besoins : quelques milliers de tonnes par an face à des centaines de milliers nécessaires.
Un impact écologique massif, pour une production dérisoire face aux besoins.
Il est donc impératif d’orienter l’investissement public et privé vers :
- L’extraction de lithium par géothermie profonde (comme en Alsace ou dans le Massif Central).
- Le développement massif des batteries sodium-ion.
- L’aménagement des mobilités douces et collectives.
10. Des métaux et de l’énergie pour la bifurcation, pas pour le profit
Pour réussir la bifurcation écologique, il ne suffit pas de choisir de meilleures technologies : il faut aussi transformer en profondeur les structures économiques qui pilotent l’extraction des ressources et la production d’énergie. Aujourd’hui, ces activités sont largement orientées par la recherche du profit privé, au détriment des écosystèmes, des populations locales et des objectifs de transition.
Nous devons instaurer un monopole public des métaux critiques et de l’énergie, orienté non par le marché mais par la planification écologique. Ce monopole serait structuré comme une fédération d’entreprises publiques, combinant des sociétés de production et de distribution locales et nationales, sur le modèle d’un service public de l’énergie adapté aux défis du XXIᵉ siècle. Leur mission serait :
- De protéger les ressources naturelles et les écosystèmes ;
- De garantir un approvisionnement équitable et maîtrisé pour la transition écologique ;
- De financer directement les investissements dans la bifurcation (mobilités douces, rénovation énergétique, énergies renouvelables) grâce aux recettes publiques ;
- D’assurer un contrôle démocratique des choix stratégiques, associant collectivités locales, salarié.e.s, citoyen.ne.s et État.
Concrètement, cela signifie que les projets existants et en développement, notamment ceux d’extraction de lithium par géothermie en Alsace (Zero Carbon Lithium, AGeLi), ainsi que les projets à l’étude dans la Creuse3 (Combraille) et dans la Limagne qui sont, là aussi, des « gisements géothermique » de lithium, doivent être intégrés sous giron public.
Il serait inacceptable que ces ressources stratégiques soient accaparées par des intérêts privés : elles doivent être extraites et gérées selon un plan d’ensemble, visant uniquement à soutenir la bifurcation écologique, dans l’intérêt général, et non à nourrir de nouveaux profits spéculatifs.
L’instauration d’un tel monopole est une condition nécessaire pour sortir à la fois du capitalisme vert et de l’extractivisme classique. Il permettrait de produire moins, de produire mieux, de répartir équitablement les ressources, et de planifier collectivement notre avenir.
Conclusion
Changer de technologie est nécessaire. Changer de mode de vie est indispensable. Mais cela ne suffira pas sans changer aussi les structures économiques qui organisent l’extraction, la production et la consommation d’énergie et de ressources.
La bifurcation écologique et la planification écologique doivent guider nos choix. Pour réussir une transition juste et soutenable, il faut conjuguer :
- Innovation technologique raisonnée, en faveur des alternatives les moins destructrices, et contrôlée collectivement ;
- Réduction drastique de la consommation de ressources, par la sobriété et la transformation des modes de vie ;
- Réappropriation collective des secteurs stratégiques comme les métaux critiques et l’énergie, par la création d’un monopole public démocratique.
Il ne s’agit pas simplement de refuser l’extraction minière en France pour mieux délocaliser ses effets délétères ailleurs. La véritable bifurcation impose de réduire massivement nos besoins en lithium, de réserver l’extraction aux procédés les plus respectueux de l’environnement – comme l’extraction par géothermie profonde – et de soumettre l’exploitation des ressources au contrôle public et citoyen.
Un autre chemin est possible : celui d’une transition choisie, planifiée, démocratique. C’est ce chemin qu’il nous faut emprunter, sans attendre.
1https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051422000
2https://www.legifrance.gouv.fr/download/pdf?id=BHZn_LOpHAfCmqAJKAqUfrgpoDSCi5fFem9nfdv8rXk=
3https://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/resume_non_technique-3.pdf