Une place Tahrir…à 3 heures de Montpellier !

 La révolte des
indigné-e-s. Notes depuis la
Plaza Tahrir de Barcelone.


Il n’y a plus de doute. Le vent qui a électrisé le
monde arabe ces derniers mois, l’esprit des protestations répétées en Grèce,
des luttes étudiantes en Grande-Bretagne et en Italie, des mobilisation
anti-Sarkozy en France… est arrivé dans l’Etat espagnol.

23 mai : « Plus rien ne sera comme avant » / Un événement fondateur. Entretien avec Jaime Pastor / C’est arrivé : nous nous révoltons / Quel a été l’impact du mouvement du 15-Mai sur les élections espagnoles ? (Le Monde) / Manifeste de «Democracia Real Ya!» (Mediapart)

Espagne : la lame de fond sociale balaie la gauche (Midi Libre) / Perpignan. Le mouvement social espagnol fait tâche d’huile en France (Midi Libre) / «Il y a un désir mimétique du printemps arabe chez les jeunes européens» (Libération) / Toulouse : les Indigné-e-s occupent la place du Capitole (Libération) / Ils font la «French revolution» à la Bastille (Libération)

Il n’y a plus de place pour le «business as usual». Les
confortables routines mercantiles de notre « démocratie de marché » et ses
rituels électoraux et médiatiques se sont vus soudainement perturbés par
l’irruption imprévue dans la rue et dans l’espace public d’une mobilisation
citoyenne. Cette révolte des indigné-e-s inquiète les élites politiques,
toujours mal à l’aise quand la population prend au sérieux la démocratie… et
décide de la pratiquer pour son propre compte.

Il y a deux ans et demi, quand la crise historique a éclaté en septembre 2008,
les «maîtres du monde» ont connu un bref moment de panique, alarmés par
l’ampleur d’une crise qu’ils n’avaient pas prévue, par l’absence d’instruments
théoriques pour la comprendre et par la crainte d’une forte réaction sociale.
Sont arrivées alors les proclamations creuses sur la «refondation du
capitalisme» et les faux mea culpa qui se sont peu à peu évaporés, dès que le
système financier a été sauvé, face à l’absence de toute explosion sociale.

La réaction sociale s’est faite attendre. Depuis l’éclatement de la crise, les
résistances sociales sont relativement faibles. Il y a eu un énorme gouffre
entre le discrédit du modèle économique actuel et sa traduction sous forme
d’action collective. Plusieurs facteurs expliquent cela, en particulier la
peur, la résignation face à la situation actuelle, le scepticisme par rapport
aux syndicats, l’absence de référents politiques et sociaux et l’influence,
parmi les salariés, des valeurs individualistes et consuméristes inculquées en
permanence depuis des années par le système.

La révolte actuelle, cependant, ne part pas de zéro. Des années de travail à
petite échelle des réseaux et mouvements alternatifs, d’initiatives de
résistances à l’impact bien plus limité ont maintenu la flamme de la
contestation pendant cette période difficile. La grève générale du 29 septembre
avait ouvert une première brèche, mais la démobilisation ultérieure des
directions des syndicats CCOO [Commissions Ouvrières] et UGT et la honteuse
signature du Pacte social l’ont refermée en stoppant toute mobilisation
syndicale. Avec, comme conséquence, le discrédit et la perte de tout prestige
des syndicats majoritaires aux yeux de la jeunesse combative qui mène
aujourd’hui les occupations.

22_05_11_Cacerolada_plaza_Catalunya.jpg

Concert de casseroles sur la Plaza de Catalunya (Barcelone) hier soir. Tiré de “¡Esto no se acaba mañana!” (El Pais)

Indignés et indignées !

«L’indignation», rendue populaire à travers le pamphlet de Stéphane Hessel, est
une des idées-force qui définissent les protestations en cours. C’est la
réapparition, sous une autre forme, du «Ya Basta !» («Assez !») lancé par les
Zapatistes à l’occasion de leur soulèvement le 1er janvier 1994 dans la
première révolte contre le « nouvel ordre mondial » proclamé à l’époque par
George Bush père après la
Première guerre du Golfe, la disparition de l’URSS et la
chute du Mur de Berlin.

«L’indignation est un commencement. On s’indigne, on se soulève et puis on
voit» soulignait Daniel Bensaïd. Peu à peu, on est passés du malaise à
l’indignation et de l’indignation à la mobilisation. Nous sommes face à une
véritable «indignation mobilisée». Du tremblement de terre de la crise commence
à surgir le tsunami de la mobilisation sociale.

Pour lutter, il ne faut pas seulement du malaise et de l’indignation, il faut
également croire dans l’utilité de l’action collective, dans le fait qu’il soit
possible de vaincre et que tout n’est pas perdu avant même de commencer.
Pendant des années, les mouvements sociaux dans l’Etat espagnol n’ont connu que
des défaites. L’absence de victoires qui démontre l’utilité de la mobilisation
sociale et qui augmente les attentes du possible ont pesé lourdement dans la
lente réaction initiale face à la crise.

C’est précisément ici que joue l’immense contribution des révolutions dans le
monde arabe aux protestations en cours. Elles nous montrent que l’action
collective est utile, que, oui, «on peut le faire». Il n’est donc pas étonnant
que ces révolutions, tout comme les victoires moins médiatisées du peuple
islandais contre les banquiers et la caste politique, constituent, depuis le
début, des références pour les manifestant-e-s et les activistes du mouvement
actuel.

Ensemble avec la conviction que « c’est possible », que l’ont peut changer les
choses, la perte de la peur, dans un contexte de crise et de difficultés
personnelles, est un autre facteur clé. «Sans Peur», c’est exactement l’un des
slogans les plus exprimés ces derniers jours. La peur paralyse encore une
grande majorité des travailleurs et des secteurs populaires, ce qui amplifie la
passivité ou favorise les réactions xénophobes et peu solidaires. Mais la
mobilisation du 15 Mai et les occupations qui se répandent comme une traînée de
poudre constituent un puissant antidote contre la peur.

Le Mouvement du 15 Mai et les occupations ont une importante composante
générationnelle. Comme à chaque fois qu’éclate un nouveau cycle de luttes,
c’est une nouvelle génération militante qui émerge avec force, et la «jeunesse»
en tant que telle acquiert visibilité et capacité à agir. Mais si cette
composante générationnelle est fondamentale, et s’exprime par exemple dans
certains mouvements organisés tels que «Juventud Sin Futuro», il faut souligner
que la protestation en cours n’est pas un mouvement générationnel. C’est un
mouvement de critique du modèle économique actuel et des tentatives de faire
payer la crise aux travailleurs dans lequel les jeunes ont un poids important.
Le défi est précisément que, comme dans tant d’autres occasions, la
protestation de la jeunesse agisse comme un facteur déclenchant et un
catalyseur d’un cycle de luttes sociales plus vaste.

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La Puerta del Sol, la place centrale de Madrid, mardi dernier. Tiré de La protesta del 15M acampa en las plazas

L’esprit altermondialiste est de
retour

La dynamisme, la spontanéité et l’impulsion des protestations actuelles sont
les plus fortes depuis l’émergence du mouvement altermondialisation il y a plus
d’une décennie. Né au niveau international en novembre 1999 dans les
protestations de Seattle pendant le sommet de l’OMC (bien que ses racines
remontent au soulèvement zapatiste au Chiapas en 1994), la vague
altermondialiste avait rapidement atteint l’Etat espagnol. Le référendum pour
l’annulation de la dette en mars 2000 (organisé le jour même des élections
législatives et qui fut interdit dans plusieurs villes par la Junte Electorale)
et la forte participation au contre-sommet de Prague en septembre 2000 contre la Banque mondiale et le FMI
furent ses premières batailles, en particulier en Catalogne. Mais son caractère
massif et large fut atteint avec les mobilisations contre le sommet de la Banque Mondiale à
Barcelone les 22 et 24 juin 2001, dont on fêtera sous peu le dixième
anniversaire. Dix ans plus tard, nous assistons donc à la naissance d’un
mouvement dont l’énergie, l’enthousiasme et la force collective n’ont plus été
observés depuis lors. Il ne s’agira donc pas d’un anniversaire nostalgique,
bien au contraire. Nous allons le fêter avec la naissance d’un nouveau
mouvement d’ampleur.

Les assemblées qui se sont tenues ces derniers jours sur la Place de la Catalogne (et, sans
aucun doute, dans toutes les occupations qui ont lieu dans le reste de l’Etat
espagnol, à commencer par celle de la
Puerta del Sol à Madrid), nous ont offert des moments
inoubliables, cette sorte d’événements qui n’arrivent que peu de fois et qui
marquent un avant et un après dans les trajectoires militantes de ceux qui y
participent et dans la dynamique des luttes sociales. Le mouvement du 15 mai et
les occupations sont d’authentiques «luttes fondatrices» et des symptômes
clairs que nous assistons à un changement de cycle et que le vent de la révolte
souffle à nouveau. C’est une véritable «génération Tahrir» qui émerge, comme
l’a fait avant elle la «génération Seattle» ou la «génération Génova».

A mesure que l’impulsion du mouvement «altermondialisation» a parcouru la
planète, pourchassant les sommets officiels à Washington, Prague, Québec,
Göteborg, Gênes ou Barcelone, des milliers de personnes se sont identifiées à
ces protestations et une grande quantité de collectifs de par la monde a eu la
sensation de faire partie d’un même mouvement commun, d’un même «peuple», le
«peuple de Seattle» ou de «Gênes , de partager des objectifs communs et se
sentir participant à une même lutte.

Le mouvement actuel s’inspire également de références internationales plus
récentes et importantes de luttes et de victoires. Il cherche à se situer dans
la constellation de mouvements aussi divers que les révolutions en Egypte et en
Tunisie, des victoires en Islande, dans le contexte d’un combat général contre
le capitalisme mondialisé et les élites politiques à sa solde. A l’intérieur de
l’Etat espagnol, les manifestations du 15 mai, et aujourd’hui les occupations,
exemplaires du point de vue de la simultanéité, de la décentralisation et de la
coordination, tracent les contours d’une identité partagée et d’une communauté
d’appartenance symbolique.

Le mouvement altermondialisation a eu en ligne de mire, dans sa phase la plus
élevée, les institutions internationales ; OMC, BM, FMI et les multinationales.
Ensuite, avec le déclenchement de la «guerre globale contre le terrorisme »
lancée par Bush junior, la critique de la guerre et de la domination
impérialiste ont acquis une forte centralité. Le mouvement actuel en revanche
axe sa critique contre la caste politique nationale, dont la complicité et la
servilité face aux pouvoirs économiques ont été plus que jamais mises à nu avec
la crise. « Nous ne sommes pas une marchandise aux mains des politiciens et des
banquiers» proclamait l’un des principaux slogans du 15 Mai. On relie ainsi la
critique frontale de la caste politique, de la politique professionnelle, avec
la critique, pas toujours bien articulée ou cohérente, du modèle économique
actuel et des pouvoirs financiers. «Capitalism ? Game over».

Vers l’avenir

L’avenir du mouvement initié le 15 Mai est imprévisible. A court terme, le
premier défi est de continuer à élargir les occupations en cours, à mettre en
mouvement les villes qui ne sont pas encore touchées et à les maintenir dans
l’action au moins jusqu’au dimanche 22 mai. Il n’échappe à personne le fait que
les journées du 21, «jour de réflexion» pré-électoral, et du 22, jour des
élections, vont être décisifs. Le caractère massif des occupations sera alors
fondamental.

Il est également nécessaire de mettre en avant de nouvelles dates de
mobilisation, dans la suite directe de celle du 15 Mai, afin de maintenir le
rythme. Le défi principal est de préserver la dynamique simultanée d’expansion
et de radicalisation de la protestation que nous avons connue ces derniers
jours. Et, dans le cas spécifique de la Catalogne, de chercher des synergies entre la
radicalité et la soif de changement du système exprimés le 15 Mai et dans les
occupations, avec les luttes contre l’austérité, en particulier dans les
secteurs de la santé et de l’enseignement. L’occupation de la Plaza Catalunya
(rebaptisée « Plaza Tahrir » par les occupant-e-s, NdT) est devenue un point de
rencontre, un puissant aimant, attirant de nombreux secteurs animant les luttes
les plus dynamiques. Il s’agit d’amplifier son caractère de point de rencontre
des résistances et des luttes qui permette de jeter des ponts, de faciliter le
dialogue et de propulser avec force les mobilisations à venir. Etablir des
alliances entre les protestations en cours, entre les activistes non organisés,
le syndicalisme alternatif et de combat, le mouvement des voisins [des
habitants des quartiers], les collectifs de quartiers, tel est le grand défi
des prochains jours.

«La révolution commence ici» chantions nous hier sur la Plaza Catalunya.
Au moins, ce qui commence, c’est un nouveau cycle de luttes de masses. Ce qui
ne fait pas de doute, par contre, c’est que plus de dix ans après l’émergence
du mouvement altermondialisation et deux ans après l’éclatement de la crise, la
révolte sociale est de nouveau à l’ordre du jour.

Josep Maria Antentas et Esther Vivas

Josep Maria Antentas est professeur de sociologie à l’Universitat Autónoma de
Barcelona (UAB). Esther Vivas participe au Centre d’études sur les mouvements
sociaux (CEMS) de l’Universitat Pompeu Fabra (UPF). Tous deux sont membres de la Gauche Anticapitaliste
(Izquierda Anticapitalista – Revolta Global, en Catalogne), avec laquelle le NPA a des liens fraternels, et auteurs de «
Resistencias Globales. De Seattle a la Crisis de Wall Street » (Editorial Popular, 2009)
et participent à l’occupation de la Plaza Catalunya de Barcelone.

La version espagnole de ce texte :  La rebelión de [email protected] [email protected]
Notas desde la Plaza Tahrir de Barcelona

Le blog en français d’Esther Vivas : http://esthervivas.wordpress.com/francais

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manifestants prolongent l’occupation de la Puerta del Sol (Libération)

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entre vote et révolte (Libération)

Etat espagnol : Sans travail, sans maison… mais sans peur !    

Etat espagnol : manifestations de masse et occupations
spontanées
    

Comprendre la révolution espagnole (Owni)    

En Espagne, la « génération perdue » se révolte
contre les politiques et les banquiers (Basta !)    

La « Spanish revolution » lance un « cri
muet » d’indignation (Rue 89)    

Manifeste de « Democracia real ya » (Inprecor)   

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“Nous ne sommes pas des marchandises entre les mains des politiciens et des banquiers”

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