Chapou­tot : « Les réci­di­vistes » extraits

Nous reproduisons des extraits de la contribution de Johann Chapoutot via nos camarades de la Gauche Ecosocialiste 86.


Agiter le chif­fon rouge de la montée du nazisme reste une vaine super­sti­tion si l’on persiste dans les erreurs histo­riques – faire porter la respon­sa­bi­lité sur les classes popu­laires et le suffrage univer­sel. Le paral­lèle avec aujourd’­hui est à situer du côté d’une oligar­chie soucieuse de barrer la route à la gauche, y compris sociale-démo­crate, et qui ne tient plus compte du résul­tat des légis­la­tives. Il n’y a pas de déter­mi­nisme à la montée des fascismes : c’est le résul­tat d’un choix.

La réfé­rence aux « années 30 », au nazisme et à la seconde guerre mondiale a habité les socié­tés occi­den­tales et leurs cultures poli­tiques depuis 1945. (…)

À titre person­nel, j’ai toujours été réti­cent à l’égard de cette compa­rai­son mal (ou pas du tout) pensée, et défen­dais avec d’autres que, pour éluci­der notre condi­tion histo­rique, une réfé­rence aux années 1880–1890 s’im­po­sait plus immé­dia­te­ment (mondia­li­sa­tion pas toujours heureuse, phase écono­mique réces­sive, xéno­pho­bie et anti­sé­mi­tisme, anti-parle­men­ta­risme, vigueur voci­fé­rante de natio­na­lismes belli­cistes, sainte alliance des marchands de canons et des idéo­logues de la supré­ma­tie raciale, émer­gence d’une « droite révo­lu­tion­naire » qui théo­ri­sait déjà socia­lisme natio­nal ou natio­nal-socia­lisme[1], racisme colo­nia­liste, capi­ta­lisme violem­ment extrac­ti­viste, etc.), d’au­tant plus que l’Eu­rope, à ce moment-là, ne sortait pas des forges de la Grande Guerre et offrait un tableau anthro­po­lo­gique (en matière de rapport à la violence) plus proche du nôtre.

Il reste que cette présence des années 30 dans le discours média­tique et poli­tique est un phéno­mène social à part entière dont les histo­riennes et histo­riens doivent bien se saisir, d’au­tant plus qu’ils sont régu­liè­re­ment inter­ro­gés sur le sujet, soit pour livrer leur « point de vue » sur la ques­tion, soit pour commen­ter la dernière sottise d’un irres­pon­sable poli­tique en place (« Pétain, grand soldat », etc.).(…)maîtres du monde, en mondo­vi­sion, depuis Washing­ton DC.

Tout cela invite à réflé­chir sérieu­se­ment à la ques­tion et à tenter de penser les rapports entre nazisme et moder­nité (les saluts nazis, les discours racistes et eugé­nistes, le darwi­nisme social sont mani­fes­te­ment popu­laires chez les géants de la tech), nazisme et capi­ta­lisme (on voit, comme dans les années 30, les plus grandes fortunes multi­plier les génu­flexions devant les pires enne­mis de la démo­cra­tie, des droits de l’homme et du droit inter­na­tio­nal, comme Trump et Milei, sans parler des édito­ria­listes écono­miques, sensibles aux vertus de la tronçon­neu­se…), nazisme et progres­sisme auto­pro­clamé (en France, l’ex­trême centre a instauré un duel qui est en réalité un duo, très profi­table à l’ex­trême droite, dont les thèmes, les termes et les obses­sions ont été repris par le pseudo-progres­siste élu en 2017)…

(…)Le raison­ne­ment méca­ni­ciste expose en effet une conca­té­na­tion rigide : la crise écono­mique engendre le malheur social qui abou­tit à la victoire « des extrêmes » (plutôt que « de l’ex­trême droite »). Autre­ment dit, la démo­cra­tie est un pari risqué, car les gueux se retournent contre elle en votant nazi. Toutes les études de socio­lo­gie élec­to­rale montrent le contraire : outre que les nazis n’ont jamais été élus à rien ni n’ont jamais gagné une élec­tion natio­nale en Alle­magne, les élec­to­rats popu­laires et victimes de la crise ont voté contre eux de manière réité­rée et renfor­cée au cours de la séquence 1928–1932, contrai­re­ment au compor­te­ment élec­to­ral des classes moyennes (tentées par l’ex­trême droite) et, surtout, au choix des élites patri­mo­niales qui ont froi­de­ment décidé d’ins­tal­ler les nazis au pouvoir en janvier 1933.

(…)

quand un Jean-Michel Apha­tie, peu suspect de judéo-bolche­visme, d’is­lamo-gauchisme ou d’éco­ter­ro­risme, rappelle que les nazis se sont inspi­rés des méthodes colo­niales des Français en Algé­rie, il ne fait que dire l’évi­dence et le consen­sus des histo­riennes et histo­riens.

(…)

La biblio­gra­phie scien­ti­fique est plétho­rique sur le sujet, les premières idées avaient été formu­lées depuis 1945 par Aimé Césaire ou dès les années 50 par Hannah Arendt, mais les anima­teurs de RTL, tout comme la navrante élue LR qui faisait face à Apha­tie, ont semblé décou­vrir la lune(…)

(..)La confu­sion entre nazisme et Shoah est une erreur : l’his­to­rio­gra­phie a bien montré le carac­tère tardif (été-décembre 1941) et non program­ma­tique d’une « solu­tion finale » (Endlö­sung) pensée comme fin biolo­gique, l’ex­pres­sion « solu­tion finale de la ques­tion juive » dési­gnant depuis la fin du XIXe siècle, puis dans l’épis­témé nazie, une solu­tion médié­vale clas­sique, celle de l’ex­pul­sion des juifs (par exil forcé, par dépor­ta­tion-aban­don outre-mer ou vers le cercle polaire arctique…)[3].

Confondre nazisme et Shoah inter­dit de voir et de comprendre à quel point la moder­nité nazie a séduit élites intel­lec­tuelles et poli­tiques, obser­va­teurs, jour­na­listes et essayistes, inves­tis­seurs et bour­geoi­sies diverses, qui ont vu, dans l’Al­le­magne nazie des années 1930, rien de moins qu’un modèle à suivre pour régé­né­rer un Occi­dent en proie à des doutes démo­gra­phiques, à des peurs de submer­sion raciale, à des mélan­co­lies écono­miques et à une forme d’as­thé­nie démo­cra­tique. Le nazisme, à partir de 1933, avait, par la destruc­tion violente de la gauche parti­daire et syndi­cale, par les commandes massives d’ar­me­ment et par des jeux d’écri­ture finan­cière subtils imagi­nés par le Dr. Schacht, dont le pres­tige tech­nique avait été mis au service des nazis et de leur crédi­bi­lité depuis 1930, fait de l’Al­le­magne une zone opti­male d’in­ves­tis­se­ment qui en faisait l’el­do­rado du return on equity, le place to be de l’argent dont on atten­dait un rende­ment sûr et abon­dant.

Mais l’Al­le­magne nazie ne sédui­sait pas que par ces argu­ments sonnants et trébu­chants : la contre-révo­lu­tion alle­mande offrait un supplé­ment d’âme à un Occi­dent miné par des ques­tions exis­ten­tielles multiples, susci­tées par une moder­ni­sa­tion rapide et trau­ma­ti­sante, une guerre qui avait montré les limites des Lumières et un affais­se­ment démo­gra­phique qui faisait redou­ter la revanche des colo­nies. Les nazis opéraient rien de moins qu’une régé­né­ra­tion socio­bio­lo­gique de leur pays, par une poli­tique active de purga­tion anti­sé­mite (…) d’en­fer­me­ment des déviants et de trai­te­ment eugé­niste des indi­vi­dus consi­dé­rés comme malades héré­di­taires et irré­cu­pé­rables.

Forte­ment entée sur un discours à la fois vali­diste, mascu­li­niste et juvé­li­niste, la poli­tique nazie offrait au monde l’image d’une réju­vé­na­tion raciale-natio­nale ambi­tieuse et enviable, fondée sur les acquis les plus récents de la science et de la méde­cine, et soute­nue par les fonda­men­taux racistes, sociaux-darwi­nistes et supré­ma­cistes d’un Occi­dent capi­ta­liste et colo­nial, dont les nazis, en bons élèves appliqués, ne cessaient de dire qu’ils étaient les disciples les plus fidèles.

L’ex­pé­rience nazie suscita l’in­té­rêt bien au-delà, chez des radi­caux-socia­listes exem­plaires, des répu­bli­cains irré­pro­chables, confits en modé­ra­tion et en huma­nisme litté­raire, comme Jean Girau­doux, qui voyaient en Hitler le digne succes­seur de Colbert, ou Édouard Herriot, qui esti­mait que les écono­mies à l’hô­pi­tal passaient par la réduc­tion des rations données à des malades mentaux qui, par leur dépé­ris­se­ment, allaient sans doute libé­rer fort eugé­nique­ment des lits qu’ils occu­paient indû­ment[4].

Ces consi­dé­ra­tions d’ordre civi­li­sa­tion­nel nous montrent déjà à quel point le phéno­mène nazi nous est plus proche que nous le faisait accroire une doxa mémo­rielle large­ment fantas­ma­tique, selon laquelle l’Oc­ci­dent libé­ral s’était dressé dès l’ori­gine contre lui. Nous savons bien, aujourd’­hui, que le 8 mai 1945, qui marquait la victoire contre le racisme, le nazisme et ses horreurs a égale­ment inau­guré un des plus grands massacres colo­niaux français et que la lutte pour les droits civiques des noirs (et des juifs !) améri­cains s’est pour­sui­vie pendant au moins vingt ans aux États-Unis.

(..)Abor­der à nouveaux frais le phéno­mène nazi comme une expres­sion à la fois para­dig­ma­tique et paroxys­tique de la moder­nité occi­den­tale dans ce qu’elle a de plus crimi­nel s’avère intel­lec­tuel­le­ment plus fécond que se signer en agitant des gousses d’ail, quoique moins confor­table – nul ne le niera (….)

C’est cette séquence que, pour ma part, j’ai rappelé dans Les Irres­pon­sables : une oligar­chie égoïste et désin­volte, soucieuse avant tout d’évi­ter que la gauche, fût-elle sociale-démo­crate, accède aux respon­sa­bi­li­tés et menace ses inté­rêts, a décidé en mars 1930 de ne plus tenir compte du résul­tat des élec­tions légis­la­tives et de nommer des gouver­ne­ments de droite qui agiraient par ordon­nance d’ex­cep­tion. Dès le prin­temps 1930, donc, on accou­tuma les Alle­mands à l’idée que voter n’était suivi d’au­cun effet, et que l’état d’ex­cep­tion se substi­tuait au droit commun. La haine de la gauche, dans l’en­tou­rage prési­den­tiel, était telle que l’on décida de renver­ser par la force le gouver­ne­ment de Prusse, auquel parti­ci­paient encore des socia­listes, le 20 juillet 1932 – une déci­sion qui fut applau­die par les nazis, choyés par une cama­rilla qui fusti­geait sans discon­ti­nuer la gauche (SPD, KPD, syndi­cats) mais avait des mots fort amènes pour le NSDAP et ses élec­teurs.

D’ac­cord sur tout avec eux, à quelques ques­tions tech­niques près tenant à la compo­si­tion du gouver­ne­ment, ces natio­naux-conser­va­teurs et libé­raux auto­ri­taires, qui avaient un programme écono­mique libé­ral pro-patro­nat et un projet poli­tique prési­den­tia­liste, déci­dèrent in fine de faire alliance avec les nazis et de les instal­ler au pouvoir en pensant les « enca­drer », les « domes­tiquer » et les domi­ner – le gouver­ne­ment de coali­tion droite-extrême droite du 30 janvier 1933 était du reste dési­gné par la presse non sous le nom de « gouver­ne­ment Hitler », mais de « cabi­net Hitler-Papen-Hugen­berg », ces deux derniers appa­rais­sant comme les vrais vainqueurs de la manœuvre et les réels maîtres de l’at­te­lage.

(…)

Curieu­se­ment, ce bel unani­misme cesse devant les leçons, bien réelles, de la séquence 1932–1933 : l’on a pu trou­ver Les Irres­pon­sables fort inté­res­sant sur un plan histo­rique, mais témé­raire en raison de ses compa­rai­sons et induc­tions contem­po­raines. Sans doute parce que, au lieu de réité­rer le cliché éculé du « retour » des années 30, il tentait, à la suite du geste concep­tuel de Michaël Fœssel, d’iden­ti­fier une « réci­dive » possible : en passant d’un fata­lisme rési­gné (ce qui fait retour obéit à une néces­sité incoer­cible et s’ins­crit dans l’ordre de l’iné­luc­table, ce qui rend absurde toute résis­tance) à l’iden­ti­fi­ca­tion des acteurs, de leur logique et de leur prag­ma­tique, rendue possible par l’usage de ce concept juri­dique et judi­ciaire, (…)

C’est, de fait, l’his­toire des mois qui s’écoulent de juin 1932 à janvier 1933, voire depuis mars 1930 – une période que l’on présente géné­ra­le­ment sous le jour d’une néces­sité miné­rale, celle, tecto­nique, de la « pous­sée nazie », ou celle, océa­no­gra­phique, de la « marée brune », qui n’existent que dans l’ima­gi­naire de commen­ta­teurs pres­sés car s’il y a eu marée, elle reflue nette­ment, voire bruta­le­ment, à l’au­tomne 1932. Au rebours de ces contes ou de cette mytho­lo­gie, on constate, en histo­rien, que tout ne fut que contin­gence dans l’ar­ri­vée des nazis aux affaires – mytho­lo­gie nazie, du reste, d’une « prise de pouvoir » (Mach­ter­grei­fung) affa­bu­lée par Goeb­bels, ses défi­lés et ses édito­riaux, masca­rade de mots et de flam­beaux pour masquer ce fait, plus humain, contin­gent et médiocre : ce pouvoir, on le leur a donné, pour préser­ver un ordre social et écono­mique menacé par le « marxisme », ennemi obses­sion­nel du NSDAP dont le slogan, répété à satiété depuis 1930 au moins, est « Mort au marxisme » (Tod dem Marxis­mus).

(..) au-delà de l’iden­ti­fi­ca­tion des acteurs, des analo­gies de struc­tures sociales et poli­tiques entre 1932 et nous, cet ensei­gne­ment, propre à nous donner espoir face aux saluts nazis qui déferlent – rien n’était écrit, bien loin de là.

Johann Chapou­tot

Histo­rien, profes­seur d’his­toire contem­po­raine à l’Uni­ver­sité Paris-Sorbonne

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