Motivées de décembre revient sur le mouvement des retraites

Après le vote de la loi, voici le temps des analyses et des bilans. Sarkozy a fait passer en force son projet initial, à peine modifié. Une nouvelle défaite, majeure, ouvrant la voie à la diminution des pensions, à la retraite par capitalisation (Guillaume Sarkozy peut se frotter les mains) après les lois de ’93 et 2003. Mais aussi des salariés qui résistent, massivement et dans la durée, une prise de conscience du caractère de classe de ce gouvernement, qui laissent espérer de futures luttes.


Un mouvement exceptionnel :

Au départ, le contexte était pourtant peu favorable : le pouvoir, sûr de lui, pensait avoir gagné la bataille idéologique sur la nécessité de la « réforme« , au point de n’offrir aucun espace de négociation même aux plus modérés ; un syndicalisme divisé, mal remis des fractures de 2003 et 2007, ne remettant pas en cause la réforme elle-même mais son caractère injuste. Dans le même temps, des germes de résistance étaient à l’œuvre: les luttes dispersées de 2009 (Continental, Molex…) ou la grève générale du LKP avaient montré la possibilité de se battre de façon plus radicale que les traditionnelles journées d’action. Plus près, l’appel Attac/Copernic, la création de collectifs unitaires (ne dépassant pas pourtant les cercles militants) avaient ravivé des énergies qui s’étaient déjà manifestées lors de la bataille contre le TCE ou la privatisation de la Poste ou d’autres services publics.

Et en 2 mois, 8 journées nationales de mobilisation, une unité syndicale durable, des grèves ponctuelles et reconductibles, des centaines de cortèges y compris dans les petites villes, des millions de manifestants : il faut remonter à 1968 pour retrouver un conflit social d’une telle ampleur. Un mouvement profond et intergénérationnel (même si l’engagement de la jeunesse est resté limité); le brassage de salariés du privé et du public; des formes combinant les temps forts, les blocages, les reconductibles, les manifs le samedi et permettant à chacun de s’engager en fonction de ses possibilités, le tout avec un soutien massif de l’opinion : c’est bien une crise sociale profonde, le rejet d’un modèle libéral de société dont « on ne veut pas« , qui se sont exprimés dans ce mouvement. Au-delà, il y avait la conscience plus confuse que ce n’est pas aux travailleurs de payer la crise d’un système qui s’attaque partout aux salariés, en Grèce, en Espagne, au Portugal…, alors que le pouvoir est discrédité par l’affaire Woerth-Bettencourt, l’ignoble campagne raciste contre les Roms, le caractère autiste et autoritaire du gouvernement.

Sans grève générale, on ne gagne pas :

L’unité syndicale a joué un rôle déterminant : elle rend crédible la possibilité de gagner à partir d’un  » tous ensemble » difficile à atteindre sans elle; elle offre à la colère populaire un exutoire partagé lors des grandes journées nationales et renforce ainsi une conscience de classe inédite depuis bien longtemps… Néanmoins, sa durabilité est moins due à l’homogénéité de ses mots d’ordre (retrait pour Solidaires, FSU , une part de la CGT, ouverture de négociations pour une réforme juste à la CFDT, l’UNSA, la CGC…) qu’à la combativité de la base qui empêche son effritement (à moins de le payer très cher, la CFDT ne voulant pas subir à nouveau la crise de 2003).

Les directions confédérales chevauchent le tigre de la mobilisation mais en lui donnant des rendez-vous parfois très éloignés (par exemple entre le 7 et 24 septembre). Elles ne s’opposent pas formellement à des actions plus dures (blocage des raffineries) mais ne font rien pour les coordonner ou les étendre. Surtout elles refusent obstinément d’appeler à une grève générale, seule réponse à la hauteur de l’enjeu, en se donnant les moyens de paralyser l’activité économique. On a vu la fébrilité du MEDEF et du gouvernement quand les blocages se sont renforcés, et leur volonté de casser la mobilisation en utilisant la force et la répression. Pendant quelques jours, à la mi-octobre, tout aurait pu basculer à l’avantage des salariés si ce mot d’ordre commun avait été lancé: en refusant de construire un affrontement central avec le pouvoir, les directions syndicales ouvraient la voie à la défaite, dans la mesure où chacun avait bien conscience qu’on ne pouvait multiplier à l’infini les temps forts pendant que le calendrier politique de l’adoption de la loi avançait inexorablement. De fait, la classe politique n’a eu de cesse de saluer la « responsabilité » des syndicats…

Forces et limites du mouvement :

Pour la première fois depuis longtemps, la grève a été interprofessionnelle: chimie, cheminots, services publics, agents des collectivités territoriales, transports…Des AG interpro (plus investies par les militants et cadres d’entreprises que par les structures syndicales locales ou départementales) ont permis un véritable travail intersyndical. La participation des lycéens et étudiants à un combat non spécifique à la jeunesse témoigne aussi d’un début de prise de conscience. Celle de secteurs fortement féminisés montre que les femmes ont compris combien cette réforme allait les pénaliser plus particulièrement.

Outre la fragilité et la « timidité » du front syndical, l’autre grande limite du mouvement a été la faiblesse de l’auto-organisation. La grève reconductible ne s’est pas étendue dans différents secteurs, les AG étaient peu fréquentées, à l’inverse du mouvement de 2003. De fait, le mouvement est demeuré très dépendant des consignes nationales et du rythme lent qu’elles imposaient. Dans ces conditions, les difficultés sociales objectives (précarité, chômage, crise, bas salaires) ont joué à plein. La conscience de la hauteur de l’enjeu (faire tomber Sarkozy, et son gouvernement – alors qu’une alternative politique n’était pas perceptible) a été un obstacle supplémentaire. Pour Jean Marie Pernot, chercheur à l’IRES,  » Il y avait une forme de certitude sur le fait que Sarkozy ne bougerait pas et à la fois un certain réalisme et une envie d’y être, une forme de réflexe de dignité : il est probable qu’on ne gagnera pas, mais il faut le faire tout de même. « 

Social et politique :

Le PS, tout en étant obligé de soutenir le mouvement, reste prisonnier de sa conversion au modèle libéral : déclarations contradictoires au départ sur l’âge légal à 60 ans, vote de l’allongement de la durée de cotisations à 41,5 annuités, soutien européen aux politiques d’austérité (Grèce, Espagne, Portugal) et aux prises de position du FMI et de son président, DSK. Mais le rejet, dans le pays, du gouvernement et de Sarkozy est si profond qu’il peut espérer capitaliser cette colère en 2012.

Le Front de gauche est rarement apparu en tant que tel. Le PCF a été très discret, voire inaudible au niveau national; le PG s’est affirmé surtout à travers son tonitruant porte-parole, JL Mélenchon, chouchouté par les médias. Mais sur le fond, il a défendu une position séparant le politique et le social, se montrant totalement acritique par rapport à la stratégie des confédés ( » trois mots d’ordre : suivre les syndicats, suivre les syndicats, suivre les syndicats ») et avançant l’idée d’un référendum au moment où 3 millions de personnes étaient dans la rue.

Le NPA a été, à la mesure de ses forces et de son implantation, de toutes les mobilisations, jouant la carte de l’unité avec les Collectifs Retraite, développant la nécessité du mot d’ordre « retrait de la loi » et nos propositions alternatives (37,5/ 60/taux plein, partage des richesses). Il a montré très vite le lien entre bataille des retraites et la nécessité d’une remise en cause plus profonde de ce que ce gouvernement incarne, ce dont témoigne le succès de ses affiches, du billet  » 500€ « , de la pétition « démission de Sarkozy « .

Il continuera maintenant à défendre l’idée qu’il ne faut pas attendre 2012 et une hypothétique victoire du PS : c’est par la mobilisation sociale et le rapport de forces que nous pourrons imposer nos solutions à la crise. Le mouvement de l’automne 2010 va laisser des traces profondes.  » C’est pourquoi le NPA en appelle au regroupement pour construire et imposer l’alternative anticapitaliste. » (déclaration du CPN [Conseil Politique National, le « parlement » du NPA] du 14 novembre). Les contacts riches noués au plus près du terrain peuvent nous y aider.

Bernard Canal

Pour en savoir plu sur Motivées d’où est tiré ce texte :

Le Motivées de décembre est paru !

14 décembre : Sarkozy a défendu la réforme des retraites. « Naturellement que la réforme est douloureuse, qui peut le contester ? Elle consistera à l’horizon 2018 à ce qu’on ait travaillé deux ans de plus sans gagner plus ». Un lointain écho au « travailler plus pour gagner plus » de 2007, revisité par la crise ? (Le Monde)

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