Pensées critiques : les « chantiers » à mettre en oeuvre…

A l’occasion de la venue
ce jour, à Montpellier, de Razmig Keucheyan pour présenter son essai Hémisphère gauche, une
cartographie des pensées critiques
et participer au lancement de la Société Louise
Michel sur la ville (1), nous reproduisons les conclusions dudit livre.

A 19 h au Café Le Döme de Montpellier (Cours Gambetta). Voir : Société Louise Michel à Montpellier, c’est parti ! C’est ce soir !


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Afin d’accélérer le passage du temps [nécessaire à la constitution d’un nouveau projet cohérent de transformation sociale], une série de « chantiers » devraient
être mis en œuvre. On en relèvera trois, parmi les plus importants. Le premier
est la question stratégique. Les théories critiques contemporaines pèchent par
leur absence de réflexion en la matière. Ceci s’explique par deux facteurs au
moins. D’abord, pour penser et agir stratégiquement, il convient de se doter au
préalable d’une description tant soit peu précise du monde dans lequel on
intervient. Or celui-ci évolue aujourd’hui si rapidement, et ses coordonnées
générales sont si difficiles à établir, que l’on est encore loin de disposer
d’une représentation fidèle de la réalité permettant de poser les jalons d’une
stratégie cohérente de transformation sociale. Par ailleurs, une stratégie
s’élabore toujours en interaction avec des mouvements sociaux et politiques.
Mais, on l’a vu, une caractéristique structurelle des penseurs critiques actuels
est la faiblesse de leurs rapports avec ces derniers. Pour qu’une véritable «
raison stratégique » – l’expression est de D. Bensaïd – soit réactivée, ce fossé
entre penseurs et mouvements doit impérativement être comblé.

Une piste stratégique féconde a été esquissée par É. Balibar, qui suggère que
la grande « rencontre manquée » du XXe siècle aura été celle de ses deux plus importants
« théoriciens-praticiens » révolutionnaires, à savoir Lénine et Gandhi. Il n’est pas
exclu que du croisement de leurs approches émerge à l’avenir un nouveau
paradigme stratégique. Il serait simpliste de situer Lénine du côté de la
violence insurrectionnelle, et de placer Gandhi du côté de la non-violence
absolue. Ne serait-ce que parce que l’indépendance de l’Inde a déchaîné des
violences de grande ampleur, et en dernière instance la partition du pays, alors
que la violence révolutionnaire assumée par Lénine s’inscrivait dans une «
économie générale de la violence » russe et européenne qui précédait de beaucoup
la révolution d’Octobre. C’est tout le sens du mot d’ordre léniniste de «
transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire ». En
même temps, l’intégration des préceptes gandhiens dans une raison stratégique
renouvelée permettrait de prendre en compte le fait que non seulement la
violence a toujours un coût humain et social, mais encore qu’elle rejaillit sur
l’identité même de ceux qui en font usage. Cette idée, affirme Balibar, est
étrangère au marxisme, dont la conception de la violence a principalement été
tactique, et non ontologique. Placer une forme de « désobéissance civile » à
l’ordre du jour des pensées critiques mettrait en outre en évidence le caractère
de plus en plus idéologique ou culturel des luttes sociales. Gandhi était maître
dans l’art de la « guerre de position », pour reprendre une expression de
Gramsci, et bien des enseignements pourraient être tirés de son habileté dans le
maniement des symboles.

Un deuxième chantier est la question écologique. Nous n’avons pas accordé à
cette question l’importance qu’elle mérite dans cet ouvrage. La raison en est en
partie que, si elle est un secteur florissant à l’heure actuelle, l’écologie
politique n’a pas encore produit son Marx. Elle n’a pas fait émerger, en
d’autres termes, un ou plusieurs penseurs qui effectuent les deux opérations
fondamentales auxquelles se livra Marx. D’une part, produire une (la première)
théorie générale de ce « rapport social » total qu’est le capitalisme, en
intégrant dans un même mouvement analytique ses dimensions économiques,
politiques, culturelles, géographiques, épistémologiques… D’autre part, Marx (et
les marxistes) ont rendu leurs pensées politiquement opérantes, c’est-à-dire ont
fait en sorte qu’elles s’incarnent dans des mouvements sociaux et politiques
réels. Bien entendu, Marx lui-même est le produit d’une longue histoire, et
l’écologie politique est encore jeune. Mais il est
indispensable qu’une écologie radicale, qui réalise pour son propre compte ces
deux opérations, apparaisse dans les années à venir. Il va sans dire que, pour
être efficace, elle devra être autre chose que ce qui est vendu sous cette
appellation sur le marché électoral. Une question intéressante sera de
déterminer si l’écologie radicale se développera sur des bases autonomes du
marxisme, en préconisant par exemple un principe de « décroissance » étranger à
ce dernier, ou si elle consistera en une élaboration de l’axiomatique
matérialiste marxienne, comme le pensent certains auteurs qui relisent Marx à la
lumière des problématiques écologiques.

Un troisième chantier est la montée en puissance et l’autonomisation des
pensées critiques dans ce qu’il était autrefois convenu d’appeler les «
périphéries » du monde moderne. Une hypothèse qui parcourt cet ouvrage est que,
depuis le dernier tiers du XXe siècle, les pensées critiques sont en voie de
dissémination aux quatre coins de la planète. Cette situation est nouvelle,
puisque ces théories étaient jusqu’à récemment le monopole – certes pas exclusif
– du « vieux continent ». La mondialisation des pensées critiques a cependant
ceci de problématique qu’elle est pour l’heure indissociable de leur
américanisation. L’attractivité (non seulement financière, mais aussi de mise en
valeur et de circulation internationale des œuvres) des États-Unis est telle que
quelle que soit la provenance des penseurs – Amérique latine, Inde, Chine,
Afrique… – il leur est difficile de lui résister. Or il est probable que
l’américanisation des pensées critiques porte en germe leur neutralisation
politique. Les États-Unis ne
sont certainement pas le désert politique que l’on décrit parfois depuis
l’Europe. Des mouvements sociaux puissants y existent, parmi lesquels le
mouvement des sans-papiers d’origine hispanique apparu au cours des dernières
années. Le problème réside plutôt dans la situation des universités et de leurs
locataires, qui tendent du fait de leur caractère élitiste à être coupés
socialement et spatialement du reste de la société. Cette ségrégation
sociospatiale des académies américaines rend d’autant moins probable
l’interaction entre penseurs critiques et mouvements politiques et sociaux que
nous évoquions précédemment. Dans cette perspective, l’apparition d’une
mondialisation des pensées critiques dissociée de leur américanisation est
nécessaire. Si un ordre réellement multipolaire dans le domaine des pensées
critiques est encore loin d’être advenu, notre cartographie suggère qu’il verra
peut-être le jour dans les décennies ou siècles à venir.

L’ouvrage de Razmig Keucheyan en ligne


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