Canicule : sortir de la performance, construire des territoires robustes
par Boris Chenaud (Enseignant- chercheur en physique, militant politique, syndical et associatif)
Les bassins versants sont une intuition juste pour l’eau. Les biorégions permettent d’aller plus loin en articulant robustesse, besoins vitaux, démocratie et limites du vivant.
Une Formule 1 est un concentré de technologie. Sur un circuit parfaitement préparé, elle atteint des performances extraordinaires. Mais sortez-la de la piste. Mettez-la sur une route de campagne cabossée, dans un chemin boueux ou sur une chaussée dégradée : elle devient presque inutile.
À l’inverse, une 2CV n’a jamais battu de records. Mais elle passe partout, se répare facilement et continue d’avancer quand les conditions se dégradent.
Nos sociétés ressemblent de plus en plus à une Formule 1 : fascinante par sa performance, mais dépendante de conditions idéales. Or le monde dans lequel nous sommes entrés ressemble de moins en moins à un circuit entretenu. Il ressemble à une route abîmée par les canicules, les sécheresses, les inondations et les ruptures d’approvisionnement.
La canicule n’est pas une parenthèse météorologique. Elle est un symptôme du monde instable dans lequel nous sommes entrés. Elle tue, souvent davantage qu’on ne le mesure sur le moment, et met à nu nos fragilités.
La canicule révèle nos fragilités
Chaque épisode de chaleur extrême met sous tension les mêmes fonctions essentielles : l’eau, l’agriculture, l’énergie, les hôpitaux, les logements, les transports, le travail, les personnes âgées, précaires ou isolées.
Pendant des décennies, nous avons organisé nos sociétés pour un monde supposé stable : produire plus, plus vite et moins cher. Mais ce système devient vulnérable dès que le terrain se dégrade.
C’est peut-être cela que la canicule nous apprend : nous avons construit une société rapide, productive, optimisée, mais pas une société robuste.
La robustesse comme nouvelle boussole
Car au fond, à quoi sert une société ?
Certainement pas à faire croître indéfiniment le PIB ou les marchés financiers. Une société sert d’abord à garantir durablement les conditions d’une vie digne : accès à l’eau, à l’alimentation, au logement, à l’énergie, à la santé, à la mobilité, à la culture et à la démocratie, y compris lorsque les conditions deviennent difficiles.
Le véritable critère d’une politique ne devrait plus être la seule performance économique. Il devrait être la robustesse.
Une société robuste est capable de continuer à assurer ses fonctions vitales malgré les chocs climatiques, sanitaires, énergétiques, économiques ou géopolitiques. Elle repose sur la diversité plutôt que sur la spécialisation, sur la coopération plutôt que sur la concurrence, sur des marges de sécurité plutôt que sur le flux tendu, sur la proximité plutôt que sur la dépendance aux chaînes mondialisées.
Le défi qui s’ouvre est tout autre : construire des sociétés suffisamment robustes pour garantir durablement l’accès à l’eau, à l’alimentation, à l’énergie, à la santé, à la culture, à la démocratie, tout en préservant les écosystèmes dont dépend la vie elle-même.
Le culte de la performance fabrique la fragilité
Or notre modèle économique produit exactement l’inverse.
La recherche permanente du profit conduit à supprimer tout ce qui apparaît comme un coût : stocks, redondances, réserves, capacités inutilisées, productions diversifiées. Un lit d’hôpital vide est vu comme une dépense inutile. Une production locale moins rentable qu’une importation est abandonnée. Une terre agricole diversifiée est remplacée par une monoculture plus productive à court terme.
C’est ainsi que les hôpitaux fonctionnent à flux tendu, que l’agriculture se spécialise, que les chaînes logistiques s’allongent. Cette logique maximise la performance comptable, mais détruit les marges de sécurité.
Or le vivant ne fonctionne pas ainsi. Une forêt robuste ne repose pas sur une seule espèce, un seul pollinisateur, une seule fonction. Elle tient par la diversité, les interactions, les redondances. Ce que le capitalisme considère comme de l’inefficacité est souvent ce qui permet à un système vivant de durer.
Le capitalisme optimise les systèmes. Le vivant les sécurise.
Si l’on veut construire une société robuste, il faut donc aussi repenser les territoires.
Les bassins versants : une intuition juste, mais insuffisante
De ce point de vue, la proposition de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise de mieux organiser certaines politiques publiques autour des bassins versants constitue une intuition juste [1]. L’eau ne connaît ni les départements ni les régions administratives ; elle suit les reliefs, les sols, les nappes, les rivières et les fleuves. Il est donc logique de penser sa gestion à cette échelle.
Mais cette intuition ne suffit pas à dessiner un nouveau projet de société.
D’abord parce que le bassin versant ne représente qu’une dimension du vivant : le cycle de l’eau. Une société dépend aussi de ses sols, de son climat, de ses forêts, de son agriculture, de ses bassins de vie, de ses mobilités, de ses cultures et de ses écosystèmes.
Ensuite parce qu’un bassin versant n’est pas nécessairement une communauté politique. Le Rhône en est une bonne illustration. Son bassin relie les Alpes, Lyon, la Bourgogne, la vallée industrielle, la Provence et la Camargue. Remarquable unité hydrologique, il est pourtant trop vaste et trop disparate pour devenir une région politique à part entière. Il peut être une échelle de coordination pour l’eau ; il ne peut pas être le cadre unique d’une vie démocratique commune.
Il y a là une limite plus politique encore. Présentée ainsi, cette proposition garde quelque chose de jacobin : le territoire pertinent serait identifié d’en haut, au nom d’une rationalité écologique, puis imposé comme nouvelle évidence administrative. Hier Paris dessinait les départements. Demain Paris redessinerait les bassins versants. La carte change, mais la logique demeure : le centre définit le bon territoire, les habitant·es s’y adaptent ensuite.
Or une écologie démocratique ne peut pas fonctionner ainsi. Les territoires ne sont pas seulement des objets scientifiques ou hydrologiques. Ce sont des lieux vécus, traversés par des pratiques sociales, des cultures, des conflits d’usage, des solidarités. Ils ne peuvent pas être seulement administrés ; ils doivent être construits démocratiquement par celles et ceux qui les habitent.
La démocratie ne vient pas remplir un territoire déjà dessiné. Elle contribue à le construire.
La politique française souffre souvent de cette tentation du « concours Lépine institutionnel » : chercher le bon découpage plutôt que de transformer les institutions. Or la véritable question n’est pas seulement géographique. Elle est démocratique : qui définit les territoires ? Avec quelle participation des habitant.es ? Avec quelle solidarité entre territoires ?
Des bassins versants aux biorégions
Si l’on ne peut pas partir uniquement de l’eau, alors à partir de quoi construire un territoire ? À partir des conditions concrètes qui permettent d’y vivre : se nourrir, se loger, se déplacer, produire de l’énergie, préserver les sols, transmettre une culture, décider ensemble.
C’est ici que le concept de biorégion ouvre un horizon plus fécond [2],[3].
Une biorégion n’est ni un simple découpage naturel, ni une carte administrative supplémentaire. C’est un territoire vivant et habité, où s’articulent les réalités écologiques, les bassins de vie, les cultures locales, les activités humaines et les institutions démocratiques.
Elle tient compte de l’eau, bien sûr, mais aussi des sols, du climat, de l’agriculture, de l’habitat, des mobilités, des savoir-faire et des solidarités locales. Elle vise à reconstruire une capacité collective à satisfaire durablement les besoins fondamentaux dans les limites du vivant.
Elle invite aussi à reconstruire des communs territoriaux autour de l’eau, de l’alimentation, de l’énergie, des forêts, des sols ou de la biodiversité. Une biorégion n’est pas seulement un territoire de gestion ; elle est un territoire de délibération démocratique.
L’enjeu n’est pas de replier chaque territoire sur lui-même. Une biorégion n’est pas une forteresse. Elle suppose au contraire des coopérations, des confédérations, des mécanismes de solidarité. Certaines fonctions relèvent du local, d’autres du bassin versant, d’autres encore du national, de l’Europe ou du monde. Il n’existe pas une seule bonne échelle.
Le bassin versant décrit le chemin de l’eau. La biorégion cherche à organiser les conditions d’une vie commune dans un territoire vivant.
Construire des territoires robustes [4]
Il ne s’agit donc pas d’opposer abstraitement les biorégions aux bassins versants. Les bassins versants sont indispensables pour penser l’eau, les crues, les nappes, les sécheresses, les usages agricoles ou industriels. Ils constituent une échelle de coordination nécessaire, qui existe déjà en partie avec les agences de l’eau, les comités de bassin ou les SAGE, mais souvent sans moyens, sans pouvoir démocratique réel, sans prérogatives à la hauteur.
La question est de ne pas confondre coordination écologique et refondation politique.
Face aux canicules, aux sécheresses et aux bouleversements en cours, nous n’avons pas seulement besoin d’une nouvelle carte. Nous avons besoin de territoires capables de produire une partie de leur alimentation, de préserver leur eau, d’adapter leurs logements, de relocaliser certaines activités essentielles, de renforcer les services publics, de faire vivre la démocratie locale et la solidarité.
Autrement dit, il ne s’agit plus de construire des sociétés toujours plus performantes pour produire toujours davantage. Il s’agit de construire des sociétés suffisamment robustes pour garantir durablement les fonctions vitales, malgré les fortes fluctuations du monde qui vient.
Le XXe siècle a organisé nos sociétés au service de la plus-value. Le XXIe devra les reconstruire au service de la vie.
Le véritable enjeu n’est pas de redessiner une carte. Il est de redonner aux habitantes et aux habitants la maîtrise des conditions matérielles de leur existence. Les bassins versants constituent une première réponse. Les biorégions ouvrent un horizon plus ambitieux : celui d’une démocratie réinscrite dans les écosystèmes, capable d’organiser la solidarité, de relocaliser les fonctions essentielles et de préparer nos sociétés aux bouleversements du XXIe siècle.
[1] https://www.facebook.com/watch/?v=1013549044699613
[2] https://it.wikipedia.org/wiki/Alberto_Magnaghi_(architetto)
[3] https://www.atelierdecreationlibertaire.com/Pour-un-municipalisme-libertaire,897.html
