Face à la crise, renforcer le « mouvement des pancartes » et construire l’alternative de gauche

Le « mouvement des pancartes » porte un immense espoir. Par son ampleur, sa détermination et la place qu’y occupe la jeunesse, il exprime un rejet profond de l’ordre social et politique actuel, mais aussi une aspiration puissante à un autre avenir.

Les milliers de pancartes brandies dans les manifestations donnent à voir toute la richesse et la profondeur de ce mouvement. Caustiques, drôles, espiègles ou graves, elles expriment des colères multiples, dénoncent les injustices et témoignent d’une conscience politique remarquable. Les jeux de mots contre le RN ou les violences policières en témoignent. Derrière la diversité des slogans s’affirme une aspiration commune : celle de pouvoir vivre dignement et construire un avenir meilleur.

La journée du 17 octobre a montré tout le potentiel de ce mouvement. Après trois semaines de mobilisation dans les lycées, alors même que commencent les vacances scolaires, la participation massive des jeunes et, plus largement, l’ampleur des manifestations constituent un fait politique inédit. Loin de s’essouffler, la mobilisation a démontré sa capacité à s’étendre, à rassembler et à s’inscrire dans la durée. C’est cette dynamique, porteuse d’espoir, qui devrait être au centre du débat public.

Vive le mouvement des pancartes !

Cette jeunesse ne se mobilise pas seulement contre la dégradation de ses conditions de vie ou l’absence de perspectives sociales. Elle est aussi profondément marquée par l’angoisse d’un avenir menacé par la catastrophe écologique. Le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité et l’inaction des gouvernements nourrissent le sentiment qu’on lui confisque son avenir (« L’avenir, c’était mieux avant »). Face à cette menace, la seule réponse politique à la hauteur est une véritable bifurcation écologique, rompant avec le productivisme et la logique du profit, et fondée sur la justice sociale, la planification démocratique et la satisfaction des besoins humains.

Or cette dimension essentielle du mouvement tend à disparaître derrière les images des violences urbaines, que des médias puissamment contaminés par les discours de l’extrême droite ont délibérément choisi de mettre au premier plan. Ce traitement médiatique occulte la puissance de la mobilisation et les aspirations qu’elle exprime.

Condamner ce qui doit l’être et analyser les manifestations de violence

Ces violences doivent pourtant être analysées politiquement, sans complaisance ni caricature.

Elles ne constituent pas un phénomène uniforme. Elles ne sont le fait ni de la masse des jeunes mobilisé·es ni de l’immense majorité des manifestant·es. Mais une partie de ces violences traduit un rejet radical d’un ordre social et politique considéré comme injuste, sourd aux aspirations populaires et aveugle aux enjeux de l’avenir. Plusieurs milliers de jeunes, sans être les seuls concernés, peuvent aujourd’hui considérer que, face à un pouvoir qui ne les écoute pas et ne leur offre aucune perspective, casser devient le seul moyen de se faire entendre.

Il faut aussi distinguer cette colère des comportements de celles et ceux qui profitent des circonstances pour se livrer à des pillages, s’emparer de marchandises et les revendre ensuite sur les plateformes de commerce en ligne. Il ne s’agit ni des mêmes motivations ni des mêmes logiques. Mais l’ampleur prise par ces pillages, à une échelle inédite, constitue également un symptôme d’un profond pourrissement de la situation sociale et politique. Quand le pillage devient pour certain·es une opportunité économique, quand les institutions ne parviennent ni à prévenir ces comportements ni à les empêcher, c’est aussi le signe d’une société profondément malade, fracturée, dans laquelle les solidarités collectives et les repères communs sont mis à mal.

Les actes de vandalisme, les destructions de biens et, plus encore, les violences contre les personnes sont condamnables. Nous pensons particulièrement aux personnels de l’Éducation nationale, aux enseignantes et enseignants, aux agentes et agents des services publics, aux commerçantes et commerçants, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui se retrouvent pris pour cibles alors qu’ils ne portent aucune responsabilité dans les mécanismes d’exploitation, de domination et d’oppression dénoncés par le mouvement. La colère sociale, aussi profonde et légitime soit-elle, ne saurait justifier ces agressions.

Ces actes sont également contre-productifs : ils fournissent aux adversaires de la mobilisation les armes dont ils et elles ont besoin pour tenter de la discréditer, détourner l’attention de ses revendications et justifier une réponse exclusivement répressive. Or cette répression a un coût humain et politique considérable. Elle se traduit par des blessé·es, parfois des mort·es, des arrestations et des poursuites judiciaires. Elle frappe bien au-delà des auteurs et autrices de vandalisme ou de violences et finit généralement par affaiblir le mouvement populaire, et renforcer les forces de la réaction. Celles et ceux qui pensent accélérer le changement social par la destruction contribuent ainsi, malgré elles et eux, à créer les conditions de son recul.

La nécrose macroniste

Mais la première responsabilité de la situation actuelle incombe au pouvoir.

Le macronisme à l’agonie provoque la crise et se révèle incapable de la gérer, sur quelque terrain que ce soit. Il a d’abord profondément sous-estimé la puissance du mouvement, sa capacité de mobilisation et l’ampleur du rejet qu’il exprime. Enfermé dans ses politiques d’austérité, refusant de remettre en cause les choix économiques et sociaux qui nourrissent la colère, il n’apporte aucune réponse aux aspirations légitimes de cette jeunesse. Quant à l’urgence écologique, elle est sacrifiée aux intérêts des grandes entreprises et aux impératifs de rentabilité.

Son incapacité est tout aussi flagrante dans la gestion de l’ordre public. Le gouvernement fait le choix d’une stratégie essentiellement répressive, dont les conséquences sont parfois dramatiques : blessures graves, mutilations, interpellations indiscriminées, y compris de mineur·es. Nous exprimons notre solidarité à toutes les victimes. La responsabilité politique du ministre de l’Intérieur et du gouvernement est directement engagée, sans pour autant exonérer les membres des forces de l’ordre de leur responsabilité individuelle dans les violences qu’ils peuvent commettre. Loin d’apaiser la situation, cette politique contribue à nourrir les affrontements et à installer le chaos.

Enfin, la crise actuelle n’est qu’une des dimensions de la crise profonde qui secoue notre pays. Crise sociale, crise économique et financière, crise écologique, crise démocratique et politique s’articulent et se renforcent mutuellement pour créer une situation de chaos et d’incertitude généralisée. L’épuisement du macronisme, son incapacité à répondre aux besoins populaires et à ouvrir la moindre perspective d’avenir alimentent une crise de confiance majeure.

Contre la poussée illibérale et autoritaire, unifier la gauche de rupture

En pratiquant délibérément l’amalgame entre l’immense majorité des manifestant·es et celles et ceux qui pillent ou incendient, en cherchant à associer à ces actes La France insoumise, principale force politique de la gauche, le pouvoir ouvre un boulevard à l’extrême droite. Il contribue à installer dans le débat public ses thèmes, ses obsessions sécuritaires et sa lecture autoritaire de la crise.

Le danger est d’autant plus grand que de nombreux secteurs de la bourgeoisie française apparaissent aujourd’hui prêts à se rallier à une solution néofasciste pour préserver leurs intérêts. C’est là le principal danger qui se dresse devant nous.

Dans cette situation, il est décisif qu’une autre issue puisse s’affirmer : celle d’une gauche de rupture, puissante et unifiée, capable de proposer une alternative sociale, démocratique et écologique au désordre capitaliste et à la menace néofasciste.

Unité dans la rue et dans les urnes

Cette alternative ne se construira pas indépendamment du mouvement populaire. L’enjeu immédiat est au contraire de l’amplifier, dès le 24 octobre, de l’élargir et de lui donner une perspective politique. La mobilisation de la jeunesse doit pouvoir rencontrer celle du monde du travail, des quartiers populaires, des salarié·es, des précaires et de toutes celles et ceux qui subissent les politiques d’austérité et l’injustice sociale. Les organisations de jeunesse, les forces syndicales et les organisations politiques de gauche ont une responsabilité historique : contribuer ensemble à donner au mouvement l’ampleur, la force et les débouchés politiques dont il a besoin.

Il ne s’agit ni de confisquer la parole de la jeunesse ni de prétendre diriger d’en haut un mouvement qui tire précisément sa force de son autonomie et de sa spontanéité. Il s’agit de favoriser sa structuration démocratique, l’expression de ses revendications, leur convergence avec celles du mouvement social et la construction d’un rapport de force capable d’imposer un changement politique. La jeunesse a ouvert une brèche. Il faut maintenant que l’ensemble des forces sociales et politiques disponibles s’y engagent pour faire de cette mobilisation un mouvement majoritaire, capable de gagner et de favoriser une alternative politique.

Plus que jamais, la gauche de rupture doit s’unir, affirmer qu’elle est prête à gouverner et proposer une issue politique à la crise. Cela suppose de mettre fin aux excommunications et aux calculs d’appareil. Les désaccords avec La France insoumise, aussi importants soient-ils, ne sauraient conduire à reprendre les accusations de la droite et de l’extrême droite comme le fait par exemple Raphaël Glucksmann. La défense du pluralisme politique et des libertés démocratiques doit être un principe intangible pour toutes les forces de gauche.

Au contraire, La France insoumise mérite notre entière solidarité politique et militante face à la campagne de haine dont elle fait l’objet, une campagne qui va jusqu’à réclamer son interdiction.

La Gauche Écosocialiste appelle à reconstruire un rassemblement large, sur des bases politiques claires et solides, du NPA jusqu’à celles et ceux qui, au Parti socialiste, refusent de se ranger derrière un candidat dont l’entourage ressemble à une entreprise de recyclage du macronisme.

Ce rassemblement doit se donner les moyens de gouverner. Il doit reposer sur un contrat de gouvernement, des engagements programmatiques précis et un accord pour les élections législatives. Au cœur de ce contrat doivent figurer la rupture avec les politiques d’austérité, le partage des richesses, la défense et l’extension des services publics, le renouveau démocratique et une bifurcation écologique radicale, socialement juste et démocratiquement planifiée.

Il ne s’agit pas d’effacer les différences, mais de construire, dans le respect de chacune de ses composantes, une alternative crédible aux politiques libérales et autoritaires qui ont conduit le pays dans l’impasse.

Ce rassemblement doit être prêt à toutes les éventualités institutionnelles : une élection présidentielle, y compris anticipée, ou de nouvelles élections législatives, y compris si elles résultaient d’une nouvelle dissolution. Il doit se construire dès maintenant autour d’un contrat de gouvernement et d’une stratégie commune, afin de répondre aux exigences sociales, démocratiques et écologiques exprimées par le mouvement populaire.

Fred Borras, pour le secrétariat de la GES

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